samedi 14 janvier 2017

Portrait pour l'association "Pour les sans-toit du 59"

Suite à ma publication que j'avais intitulée "SDF: Sans Douceur Formelle...", un ami m'a contactée pour me dire qu'il avait une association qui aide les sans-abris et m'a demandé de lui écrire des petits textes de temps en temps. C'est pourquoi je lui ai écrit celui-ci en cette période où nous sommes dans une terrible tempête climatique qui nous fait craindre pour toutes les personnes qui malheureusement n'ont d'autre choix que de se retrouver à la rue. J'ai l'envie par ce texte d'éveiller les consciences...

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Parce que chaque être qui vit dans de telles conditions est un héros du quotidien...

Ce soir, en ce jeudi 12 janvier 2017, mon esprit me torture plus encore que mes membres…il y a déjà du temps que je ne les sens plus. L’engourdissement est caractéristique, la morsure de ce froid, aussi glacial que le regard que les passants posent sur moi, a fini par congeler chaque particule de mon corps. Mon œil me fait souffrir, j’ai du mal à l’ouvrir, je le sens tout gonflé par le sang qui est sans doute à présent violacé. Ce matin des jeunes inconscients m’ont pris à partie. J’ai tenté de les ignorer dans un premier temps et de changer de rue mais ils m’ont suivi et m’ont tabassé, juste comme ça, par plaisir de se sentir fort…enfin j’imagine. Ils m’ont fait une fois de plus ressentir qu’à leurs yeux je ne fais pas partie des humains. Ils m’ont frappé jusqu’à ce que je sois au sol.  Et de me voir ainsi à terre, baignant dans mon sang et me tordant de douleur après avoir reçu leurs coups rudes dans la tête, le ventre et les jambes, ils ont ri et se sont trouvés très certainement contentés. Ils sont partis sans s’assurer que j’étais encore vivant…heureusement je crois.  Les violences de la rue j’y suis habitué. Mais quand mon esprit reprend ses droits comme en cet instant alors j’ai envie d’hurler mon incompréhension de la nature humaine et surtout j’aimerais être mort dans cette autre vie qui me revient parfois en réminiscence.
J’ai été vivant autrefois, dans une vie qui appartient au passé, j’ai même aimé, et j’ai été aimé. J’étais alors un fringant jeune homme, heureux à nul autre pareil. Je soignais mon apparence et j’avais du succès auprès des femmes. Je dilapidais l’argent que mes parents mettaient à ma disposition. Ces derniers m’ont « obligé » à suivre de longues études qui devaient m’amener à reprendre le cabinet d’avocats fondés par mon grand-père. Et puis il y a eu Hélène, si belle, si drôle, si désirable. Je l’ai aimé comme un fou. Sa peau devenait la mienne, son souffle ne faisait qu’un avec le mien. Mes parents ont décrété qu’elle me détournait de ma voie…enfin plutôt de celle qu’ils m’avaient toute tracée. Avec Hélène nous avons décidé de fuir. J’étais en colère contre mes parents, j’ai emprunté leur voiture et puis mon terrible destin a pris place. J’étais trop concentré sur ce que je leur voulais en mal pour voir que la voiture que je conduisais faisait une embardée. La voiture s’est envolée dans les airs puis est retombé lourdement sur le côté passager. J’ai tout perdu ce jour là. Mon amour, l’enfant qu’elle portait, et moi j’ai survécu mais la culpabilité était insupportable. Après une hospitalisation forcée, je n’ai plus jamais voulu me confronter à mon entourage. Dans un premier temps je me suis laissé aller à l’alcool. Dans les brumes des degrés j’oubliais. Après 40 ans de cette vie dans la rue, le jeune homme avait cédé la place à un vieillard malade, claudiquant et qui avait laissé toute forme de pensées humaines aux autres. L’oubli, le temps qui passe, l’exclusion, plus aucun contact tactile avec les autres si ce n’est dans la violence, tout ça l’avait transformé au point qu’il ne se souvenait presque plus de son propre nom. Ses cheveux devenus filasses étaient détrempés, il sentait les gouttes glacées tomber et s’infiltrer dans les haillons pas adaptés à la terrible tempête, il claquait des dents à présent. Ce vent qui soufflait à plus de 100 kilomètres à l’heure le ramenait lentement à la réalité de l’instant présent. Tout son corps était endolori, il ne parvenait même plus à se glisser au sol. Une de ses jambes était probablement cassée. Il connaissait la date parce qu’aux premières heures où il s’était retrouvé dans cette position, il avait voulu se relever mais sa faiblesse ne le permettait pas. Les voyous l’avaient laissé à terre dans le coin d’une HLM. Il avait tenté de ramper jusqu’à un porche mais n’y était pas parvenu. Et quand la pluie avait commencé à tomber, il avait aperçu un journal délaissé sur le sol. Il s’en était emparé et avait placé celui-ci un peu comme une couverture. C’est à ce moment là qu’il avait entraperçu de son seul œil valide la fameuse date. Lui vivait sans notion de temps et d’espace la plupart du temps.
Son corps s’était habitué à la douleur à moins que ce ne soit son mental qui dictait à son corps de minimiser ce qu’il ressentait véritablement.
Soudain il entendit une voix féminine : « OH le pauvre ! Regarde il n’a pas l’air bien du tout ! »
Il reprit espoir…peut être allait il être secouru. Peut être après tout restait il des personnes bienveillantes. Cette espérance ne dura qu’une demie seconde avant qu’il n’entende la voix d’un homme répondre :
« On s’en fout ! C’est pas notre problème ! C’est encore un vieil alcolo SDF ! Viens parce que je dois mettre la voiture à l’abri dans le garage ! J’ai pas envie qu’un arbre lui tombe dessus ! »
Il entendit les pas précipités qui s’éloignaient et puis plus rien. Depuis tout  à l’heure il luttait pour relever un peu son visage tuméfié, ce dernier retomba dans une petite flaque d’eau si gelée qu’elle anesthésia presque sa blessure. Il se demanda depuis combien de temps il était au sol dans l’indifférence totale. Et puis il entendit plus qu’il ne sentit un petit gémissement plaintif. Dans l’obscurité de cette nuit qui prenait place dans le ciel il crut apercevoir une petite boule de poils. Il entendit de nouveau un petit jappement et comprit qu’un chien venait à son approche. Il se prit presque à espérer que le chien venait pour le déchiqueter et lui permettre enfin d’abréger ses souffrances. Mais à voir l’état de la fourrure du petit corniaud et son air débonnaire, c’était plutôt un laissé pour compte comme lui-même. Il voulut faire un petit geste dans la direction du chien sans bien comprendre s’il voulait sa fuite ou au contraire établir un dernier contact avec un être vivant. Mais en tout état de cause le petit chien avait décidé de ne pas l’abandonner. IL s’approcha en reniflant sa blessure puis soudain il se mit à lécher le sang séché, un peu comme s’il voulait l’aider. Sa petite langue chaude fut comme un présent précieux. Non seulement quelqu’un se préoccupait de son sort mais de plus le faisait avec délicatesse et sans craindre de le toucher. Comme si la petite créature lui avait été envoyée pour exécuter son dernier souhait de condamné de l’hiver. Le chien un peu craintif, pris toute la mesure de la non dangerosité de cet homme à terre et vint se mettre tout contre ce dernier, probablement à la recherche d’un peu de chaleur « humaine »…
Une fois passée le désagréable moment de deux êtres trempés de pluie glaciale qui entrent en contact l’un avec l’autre, ils commencèrent à ressentir l’échange du peu de chaleur que leurs corps contenaient encore. Lentement ils s’endormirent. Cette petite chaleur diffuse était la chose la plus agréable qu’il ait eu à vivre depuis longtemps. Il sentit qu’il partait dans ce sommeil réparateur, déjà il n’avait presque plus mal…et puis quand il ouvrit les yeux, le ciel était nimbé d’or et dans cette magnifique lumière apparut le visage d’Hélène. Sa bouche voulut crier son nom et il se sentit aspirer vers sa vision.

Au petit matin le petit chien se retourna vers le corps sans vie de ce SDF sans nom, ce dernier ne lui procurait plus de chaleur. Il fallait l’abandonner et allait affronter les durs affres de sa vie de chien abandonné…


Natalouschka

1 commentaire:

  1. une histoire poignante, on ressent toute la douleur de ce SDF et on s'attriste de cette fin de vie dans l'indifférence. Une fiction , certes, mais qui s'inspire d'une triste réalité et le souhait pour 2017 serait que chaque humain puisse avoir un toit et le minimum pour vivre dignement. Merci de mettre ton talent à réveiller nos consciences pour ne plus détourner notre regard et tous ensemble faire ces petits gestes au quotidien qui font bouger les choses.
    brigitte

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